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Entre 2012 et 2013 je travaille avec une association qui s’occupe de l’hébergement de mineurs étrangers arrivés seuls en Italie. Au cours des mois passés avec ces derniers, je suis frappé par les récits dramatiques du voyage qu’ils ont entrepris pour parvenir en Italie : la traversée du désert, la mort des compagnons, l’incarcération dans les prisons libyennes, la peur vécue en mer.

Je leur propose de réaliser un livre de témoignages. L’idée pourtant n’est pas accueillie favorablement. Les jeunes ne veulent plus se rappeler cette expérience terrible, ils n’ont qu’une envie, oublier et tourner la page.

Je décide alors de devenir moi-même le témoin de ces histoires. En partant de l’île de Lampédouse, je commence un voyage à rebours qui m’emmène en Tunisie, au Niger, en Côte d’Ivoire, au Mali, en Libye pour arriver jusque chez deux d’entre eux.

Pendant les six mois passés en Afrique, je vis sur les routes, je rencontre de nouveaux amis, je suis le personnage principal d’expériences que je recueille sous forme de photos, l’expression la plus conforme à ma nature.

Ce projet, je l’ai intitulé « Je reviens » pour l’interpréter non comme un voyage qui me fait partir mais bien plutôt revenir. Revenir et retrouver les lieux et les situations qui ne sont pas ma réalité mais où j’étais allé à travers leurs récits.

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28 novembre 2013, Lampédouse, Italie

J’arrive un dimanche soir. Deux jeunes de l’association Askavusa m’attendent à l’aéroport. Les jours suivants je suis leur hôte et je fais la connaissance d’autres composants du groupe. Giacomo, un gros insulaire, à la longue barbe et aux yeux couleur de mer, amoureux de l’île, musicien, activiste et père de deux splendides enfants et Francesca laquelle auparavant, de la fenêtre de son bureau, regardait les bateaux de pêche glisser sur l’eau, tandis qu’aujourd’hui ce qu’elle voit, ce sont de grosses embarcations militaires.

Ils me parlent d’une sensation de quelque chose d’intolérable, de fort et de frustrant qui frappe les habitants d’ici, à présent plus que jamais. Autrefois il n’y avait que la nature autour de la maison de Giacomo, maintenant un grand hangar lui sert de décor et le bruit des hélicoptères militaires brise le silence qui n’était auparavant que la voix des vents et de la mer. Les images d’une île dénaturée, envahie, remplie d’engins, d’hommes et de circonstances qui la portent petit à petit à être un non-lieu.

Questions, incertitudes, doutes sur les raisons d’un tel acharnement militaire sur ce coin de Méditerranée : on parle d’une terre violée, exploitée et manipulée ! Mais à qui la faute, aux migrants ?

À l’écoute de Lampédouse j’ai entendu l’âme d’une île où les plus proches d’entre tous, les plus fraternels, ce sont justement les habitants et les migrants : les deux faces d’une réalité souvent mal décrite. La mer, ces jours-ci, est agitée, les débarquements sont rares. Un après-midi je m’approche du centre où les migrants sont « contenus » et je rencontre un groupe de jeunes Nigérians et Ghanéens arrivés sur l’île depuis six jours. Un trou dans le grillage du centre leur permet de sortir et de rentrer selon leur bon plaisir, sans problèmes et de se mouvoir librement dans le village : un lambeau de liberté qui prouve l’humanité avec laquelle les nouveaux arrivants pourraient être reçus s’ils avaient le droit de se mêler à l’accueil généreux et spontané de ce lieu.

Ici, on trouve une forte prédisposition à l’hospitalité, la même que celle rencontrée dans le « sud » du monde : des endroits lointains, isolés et peu peuplés où, lorsqu’on arrive, on est souvent accueilli comme si l’on revenait chez soi.

Comment serait Lampédouse sans l’intervention massive de la gestion des flux ?

Tant que la peur nous empêchera de faire l’expérience d’une politique d’accueil qui donne confiance aux personnages du drame, nous ne le saurons pas et nous pourrons seulement regretter de ne pas avoir su profiter de la possibilité de contribuer au renforcement d’une grande et unique communauté.

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10 décembre 2013, Tunis, Tunisie

Bien que les flux migratoires depuis la Tunisie vers l’Europe aient diminué, pour de nombreux jeunes le rêve européen reste constant. Beaucoup d’autres, au contraire, préfèrent rester chez eux, conscients que l’Europe aujourd’hui traverse une période noire et qu’ils y trouveraient difficilement des débouchés sur le marché du travail.

Musiciens, acteurs, vidéastes, militants, artistes en général qui, après la révolution de 2011, se voient de nouveau enveloppés par un gouvernement qui devait être de transition mais qui, en réalité, a encore le pouvoir en main et semble décidé à le conserver.

Des jeunes avec des motivations variées qui font de leur art un instrument de critique contre la société et la politique et qui sont les personnages principaux d’une actualité sociale en effervescence.

Des jeunes qui ont fait de la prison pour avoir produit des documentaires sur les morts en Méditerranée ou pour avoir écrit des chansons de protestation sur le système de la détention.

Le vidéaste Nejib Abid a été arrêté avec 7 autres artistes et libéré quelques jours plus tard, accusé d’avoir commencé un projet de vidéo qui parle des frontières comme d’un symbole de négation de la liberté. Nejib raconte que quelques jours avant son arrestation, en rentrant chez lui, il trouve son ordinateur et son disque dur brûlés perdant ainsi tout le matériel rassemblé au cours de plusieurs années de travail.

Le très jeune rappeur Klay BBJ ne renonce pas à être lui-même en posant sur une photo où il fait un doigt d’honneur alors qu’il vient de sortir de prison à cause de ses textes. Il chante contre le pouvoir et les forces de l’ordre qui quelques mois plus tôt avaient défoncé, à force de coups, le crâne d’un jeune à peine arrêté.

À mon arrivée en Tunisie une amie italienne me dit : « Auparavant, la première question qu’on te posait à Tunis était de quelle religion tu étais, aujourd’hui au contraire on te demande de quel parti politique tu es ».

Dans les rues, dans les cafés, dans les maisons, on parle de politique avec détermination, avec ferveur, avec espoir.

Le Tunis d’aujourd’hui est une capitale d’où de nombreux jeunes, poussés par le désir de voyager mais qui n’ont guère de motivations, continuent à partir vers une Europe qui n’a pas grand-chose à leur offrir. Mais c’est aussi une ville où l’on peut trouver des gens comme Nejib et Klay qui ont choisi de rester et, à travers leur art, de devenir les protagonistes d’un long processus de démocratisation qui a à peine débuté et dont ils ne verront peut-être pas la fin.

Aujourd’hui, je reviens à Tunis après une semaine passée à la frontière libyenne et n’ayant pas fermé l’œil pendant les 8 heures de voyage. Dans la fourgonnette qui nous ramène vers la capitale tout le monde discute de politique : le vieux chauffeur, les trois jeunes, les trois femmes voilées et le monsieur gras à côté de moi. Avec cette façon de parler forte et rapide, typique de la langue arabe, ils s’attaquent avec emportement et exaspération puis, tout à coup, ils se taisent aux postes de contrôle, pour recommencer, une fois repartis, à crier comme ils le faisaient auparavant.

Pendant tout le voyage j’ai assisté à un débat très serré sans y comprendre un seul mot. À un certain moment, la femme la plus âgée, vêtue d’une fouta en soie orange, me regarde, me sourit et me dit en français : « On parle de politique, de notre politique » ; je lui réponds : « C’est bien ce que je pensais. Mais de quoi discutez-vous ? » Et elle, toujours avec le sourire, elle me répond « Liberté ».

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15 décembre 2013, Choucha Camp, frontière Tunisie-Libye

En 2011, pendant la guerre en Libye, beaucoup d’émigrants et de réfugiés ont été obligés d’abandonner Tripoli, la ville où ils vivaient, où ils avaient un travail, une famille. Certains sont partis vers l’Italie par voie de mer, d’autres ont fui vers la Tunisie et parmi ces derniers, un groupe de plus de mille réfugiés, la plus grande partie venant du Soudan, de la Somalie, de l’Ėrythrée et de l’Ėthiopie, ont choisi ce pays pour y demander le statut de réfugié. L’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les Réfugiés) crée donc un camp de réfugiés, bien équipé, avec des tentes neuves, des services hygiéniques, des douches, de l’eau potable, une cantine et même une école pour les nombreux enfants présents dans le camp. Les années ont passé et beaucoup de réfugiés ont été envoyés dans des pays ouverts à l’accueil comme les Ėtats-Unis, le Canada, l’Australie, la Suède et la Hollande.

Il y a six mois, l’UNHCR a été obligée d’arrêter le projet et d’abandonner la gestion du camp de réfugiés. Parmi les quelque mille présents dans le camp, un groupe de presque trois cents personnes n’a été destiné encore à aucun pays, certains se sont vu refuser la demande de « réfugié », pour d’autres, au contraire, même s’ils avaient obtenu ce statut, le laps de temps à disposition était terminé pour espérer être envoyé dans un pays où il leur serait possible de recommencer à vivre.

Actuellement, à Choucha vivent environ trois cents personnes dont des Soudanais, des Somalis, des Éthiopiens, des Érythréens, des Ivoiriens mais aussi un Gambien, deux familles palestiniennes et une pakistanaise. Aujourd’hui les tentes sont un gros agglomérat de toiles superposées qui cherchent à contenir les infiltrations d’eau. Le puits n’existe plus, non plus que la cantine ni l’école. Personne ne s’occupe plus du camp, l’UNHCR a disparu tandis que le gouvernement tunisien s’est empressé de créer une garnison militaire pour tenir la situation sous contrôle. Les trois cents Centrafricains qui se trouvent encore aujourd’hui à Choucha survivent grâce à l’aide des voitures (souvent de familles libyennes) qui passent de temps en temps sur l’autoroute poussiéreuse. Ceux qui s’arrêtent donnent des bouteilles d’eau, des biscuits, du pain et d’autres vivres aux jeunes mères qui campent au bord de la route, leurs enfants dans les bras, qui mendient tout ce qui peut être utile pour survivre dans ce lieu fantôme.

Entre les tentes, de nombreux chiens errants qui cherchent à récupérer quelque chose à manger en déchiquetant les membres les plus faibles de la bande. Aux abords du camp, un Tunisien, appelé Chucrì, a mis sur pied un café avec des planches en bois, des tôles et du plastique, pour offrir un peu de réconfort aux réfugiés. Trois tables permettent de jouer quelques sous au poker ou aux dominos et deux ordinateurs, avec une connexion gratuite, consentent de maintenir les rapports avec les familles au loin. Les militaires, installés à côté mettent à disposition une partie de l’énergie de leur générateur pour recharger les mobiles.

Pendant que les hommes discutent devant le café, s’essayant à trouver des solutions pour échapper à ce limbe qui les enveloppe, les femmes reviennent vers les tentes avec les aliments donnés par les passants. Le soir, quand le soleil se couche, à Choucha c’est une fausse tranquillité qui tombe et, avec celle-ci, une obscurité totale. Sous les tentes, on ne parle pas, on ne peut pas se regarder dans les yeux et, du fond d’un silence interrompu seulement par le hurlement des chiens affamés, on attend que quelque chose secoue cette situation.

Pendant les trois jours passés au camp, j’ai reçu un accueil extraordinaire : je venais d’arriver et un vieux monsieur soudanais m’a « enlevé » en m’emmenant sous sa tente, pour m’offrir un thé chaud et un matelas pour la nuit. La force éclatante de ces gens est leur capacité de donner encore un sens à leur existence.

Parmi eux, quelqu’un est devenu fou sous cette attente et vit abandonné dans la saleté et dans la faim. Quelqu’un se présente à moi la partie gauche du visage gonflée, la mandibule qui ne cesse de trembler, un œil injecté de sang et il m’explique que dans sa tête deux balles sont là qu’il a reçues trois ans plus tôt pendant la guerre en Somalie et que les douleurs dont il souffre sont insupportables. Ici 300 personnes sont abandonnées à elles-mêmes car elles ne rentrent plus dans le mécanisme de la coopération : le projet s’est arrêté et, avec lui, la responsabilité.

« Je compris que les personnes ne peuvent être pensées comme des nombres, plutôt comme des lettres et ces lettres prétendent être converties en histoires et les histoires sont faites pour être partagées » – cit.

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18 décembre 2013, Médenine, Tunisie

L’histoire des jeunes de Médenine est une histoire spéciale : partis de chez eux avec des moyens de fortune, ils tentent d’arriver au Niger pour prendre les caravanes qui traversent le désert. Après des mois de voyage, ils arrivent finalement en Libye où ils peuvent s’embarquer. La nuit fixée pour le départ, ils se retrouvent sur une plage où ce n’est pas un bateau qui les attend mais un canot pneumatique gonflé par un Libyen qui s’empresse de les y faire monter et puis s’en va. Alors ils commencent une discussion pour savoir qui est en mesure de naviguer. Avant de disparaître, le Libyen avait indiqué de maintenir une certaine route pendant huit heures puis de virer à gauche pendant encore six heures enfin à droite pendant dix heures et, ensuite, magiquement, on trouvait Lampédouse.

Les jeunes décident de partir quand même, cela fait des années qu’ils attendent ce moment, ils ne peuvent pas laisser échapper l’occasion.

Ils suivent les indications pendant plus de 24 heures et ils sont toujours en haute mer, les tentatives d’appeler du secours par téléphone ne donnent aucun résultat.

Les jours passent, la nuit plusieurs bateaux naviguent à une distance qui permettrait de les intercepter mais personne ne s’arrête. La nourriture finit, l’eau aussi, il ne reste donc plus qu’à boire l’eau de mer. Certains pleurent, d’autres prient, d’autres encore espèrent, en silence. Entretemps un hélicoptère tourne au-dessus de leurs têtes et, à quelques centaines de mètres, on voit une plate-forme pétrolière avec une cabine sur le sommet. Un jeune décide de plonger pour la rejoindre et de monter dans la cabine en espérant y trouver quelqu’un. Une fois dans l’eau il commence à nager ; à ce moment précis, l’hélicoptère se rapproche et, à l’aide d’un treuil, il fait descendre un homme qui prélève le jeune garçon, le sauvant ainsi d’une noyade certaine, et disparaît à l’horizon.

Après neuf jours en mer, le canot finalement est accosté par un bateau de pêche tunisien qui embarque les jeunes et les amène à terre.

Aujourd’hui ces jeunes vivent à Médenine, après des années de voyage, ils se sont retrouvés à quelques kilomètres à l’ouest d’où ils étaient partis et maintenant ils travaillent comme ouvriers avec des fonctions pénibles, irrégulièrement, pour environ 10-15 dinars (5-7 euro) par jour. Depuis le jour du naufrage ils sont toujours restés ensemble partageant tout : celui qui gagne quelque chose, même si c’est peu, met l’argent de côté pour celui qui n’ a rien.

Le jeune Tunisien qui m’accompagne pour les rencontrer, incroyablement les reconnaît pour être les mêmes que ceux filmés des années auparavant le jour de leur débarquement et leur montre la vidéo sur son mobile. Sur l’écran du téléphone, les jeunes se reconnaissent et, le temps d’un éclair, ils sont catapultés vers ce jour infernal qui les a ramenés sur les côtes qu’ils rêvaient d’abandonner depuis des années. Ils regardent la vidéo en silence, quelqu’un s’éloigne, d’autres nous disent qu’il est l’heure de s’en retourner.

La famille de Médenine me dit au revoir avec un sourire amer et moi, avec la même amertume, je choisis de ne pas penser, d’accepter que ce sont là les règles pour les voyageurs africains.

Le jeune garçon emmené sur l’hélicoptère a donné de ses nouvelles par téléphone il y a quelques mois en disant, rapidement et à mi-voix, qu’il est vivant et que depuis des mois, il est enfermé dans une prison libyenne.

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 janvier 2014, Niamey, Niger

J’attends le déjeuner debout sur un trottoir appuyé contre le comptoir d’une baraque qui prépare des brochettes de foie grillées et des pommes de terre frites. Un jeune garçon de l’école coranique, un de ces enfants qui courent la ville habillés de haillons et une soucoupe vide à la main, en me voyant s’arrête brusquement devant moi. Je sais ce qu’il veut : n’importe quoi. Moi, je lui dis bonjour et lui, bafouille des mots sans hausser le ton, sans le faire en français, en hausa ou en german : avec crainte et soumission. Il tend la main tandis que je le fixe et que je descends au milieu de la rue vide en regardant au loin. Je me retourne, l’observe et lui, il regarde dans la même direction. Je fais quelques pas vers le paysage qui est devant nous et lui se retourne vers le comptoir comme pour me demander si je n’attendais pas quelque chose à manger.

Un autre jeune s’arrête, me regarde, tend la main pour mendier mais moi, je me tourne de l’autre côté. D’autres sont là assis qui m’observent et attendent de voir ce que je vais faire. Je fixe de nouveau le deuxième enfant en faisant non de la tête. Il se détourne et s’en va, l’autre marche déjà à quelques mètres de distance et a rejoint ses amis.

Je paie et quelques mètres plus loin, un homme m’arrête pour tenter de me vendre des bracelets : je lui réponds non. Nous prenons congé, moi les mains vides et lui, de même.

Je continue sur le trottoir, deux jeunes s’arrêtent pour me demander l’aumône. Je ne bouge pas, les regarde, eux me regardent. Nous restons en silence pendant un long, un interminable moment, sans parler et puis chacun reprend sa route. Je lève les yeux et croise le regard d’une vieille femme qui, de loin, porte la main à sa bouche pour me faire signe qu’elle a faim. Je lui dis bonjour, la paume levée, souris légèrement et me mets la main sur le cœur. Elle, elle porte de nouveau sa main à la bouche et puis la tends en quête d’aumône. Revenu sur mon trottoir, je me remets en marche, je cherche à ne pas regarder devant moi pour ne pas être obligé de nier encore quelque chose à quelqu’un. Je sens sur moi le regard des gens.

Un homme s’approche de moi avec un sachet d’oranges. Il sourit, on dirait qu’il me connaît, je me demande si je l’ai déjà vu les jours passés mais je ne le reconnais pas. Je lui mets la main sur l’épaule et lui demande comment il va. Nous bavardons tout en marchant et, lentement, nous nous séparons de quelques centimètres à chaque pas, jusqu’à nous quitter après que je lui ai dit que je ne veux pas d’oranges.

Je suis à Niamey depuis plus d’un mois car j’ai été « dupé ». Je passe les journées entre les bureaux et la banque pour tenter de résoudre le problème qui m’est tombé sur le dos. Je ne me suis pas fait de grands amis ni de connaissances, je n’ai aucun contact, je ne connais personne et jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas encore trouvé quelqu’un en qui avoir confiance. Je me balade obstinément dans les ghettos de la ville : une ville qui demande, une ville habituée à l’aumône, une ville mal habituée.

Il y a quelques jours, je me promenais avec une bouteille de plastique pleine d’eau du robinet, un homme m’arrête , veut de l’argent, je lui dis non, alors il veut la bouteille: “l’eau de l’homme blanc”. Je lui explique que c’est seulement de l’eau du robinet mais il insiste et la demande de nouveau. Je lui donne la bouteille, mais pas en signe de cadeau, je la lui tends débouchée comme pour lui en offrir une goutte. Il boit et pousse un soupir, me regarde, sourit, me demande de la lui donner. Je lui passe le bouchon et lui s’en va avec l’eau de l’homme blanc.

Cela fait un mois que je parcoure le même chemin au moins quatre fois par jour, mangeant là, dormant là et cela ne suffit pas: je suis encore l’étranger et ça me travaille. Il n’y a aucun espoir d’être bien accueilli dans le quartier.

Une journaliste italienne que j’ai connue ici et à qui je racontais combien j’avais du mal à vivre cette Afrique, était stupéfiée et ne comprenait pas que je ne puisse pas m’affectionner à la cordialité nigérienne. C’est vrai, ici les gens sont très gentils mais je ne supporte pas cette aura de sujétion qui enveloppe tout: cette façon de vous regarder d’en bas, cette obstination à devoir recevoir à tout prix. Les Nigériens du petit marché sont des hommes habitués à l’aumône, ils tendent la main, t’appellent maître, te sourient, s’ils reçoivent quelque chose, ils prétendent encore plus, on a l’impression qu’en réalité ils ne savent pas pourquoi ils demandent, alors ils le font et puis c’est tout.

En marchant à travers le petit marché ma tête est près d’éclater et les questions se bousculent.

Ce matin un ivrogne totalement crasseux m’a serré dans ses bras et moi, je l’ai repoussé rageusement!

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28 janvier 2014, Niamey, Niger

Il fait nuit quand je reviens vers chez moi après une journée passée à faire des photos dans une gare de la ville. Au marché, les étals où je m’arrête d’habitude pour manger, sont déjà fermés. Je décide d’aller dans un des restaurants pour touristes ou pour Nigériens riches, les seuls encore ouverts. Je m’assieds à une table sous un jet puissant d’air conditionné. Je commande des brochettes et du riz. J’ai la tête baissée et je pense à la journée passée dans la gare à parler avec de jeunes Gambiens qui veulent partir pour la Libye. J’imagine ce qui pourra leur arriver, probablement un voyage vers la mort plutôt qu’un voyage vers une nouvelle vie.

Je repense à la conversation de ce jour, aux paroles de ces jeunes de 20 ans poussés à partir par le désir de connaître le monde, de voyager, de poursuivre leurs études à l’étranger, pour ensuite peut-être revenir à la maison avec plus de connaissances, de conscience de soi et des autres, de culture. Des motivations qui ne sont pas très différentes de celles des Italiens qui aujourd’hui envahissent le monde entier à la poursuite de leurs rêves. Liés par la même envie de courir une aventure mais avec une autre conscience : un jour ils reviendront chez eux, ou peut-être non, en tous les cas ils pourront choisir. Libres de pouvoir fuir une Italie en pleine crise, sans avoir à passer par les mafias du désert ou celles de la mer. Mon plat met du temps à arriver. Je décide de changer de table et je me suis à peine levé quand une personne, de l’autre côté de la salle, me dit bonjour avec un sonore « Bonne (bon ?) soir ». C’est Omar, le propriétaire du restaurant sénégalais à côté de chez moi. C’est un garçon jeune qui depuis deux ans a décidé de se transférer à Niamey pour tenter la fortune dans la restauration. Je m’assieds avec lui, nous nous serrons la main et immédiatement il se lance dans un long récit. Il me dit qu’il va bien. Dakar lui manque mais il n’irait jamais en Italie. Il veut rester dans sa chère Afrique, laquelle à ses yeux est riche, fertile avec beaucoup de terres à cultiver, des mers remplies de poissons, pleine de ressources suffisantes pour offrir à tout le monde une vie correcte.

Il regarde la table, pensif, se gratte la nuque, lève les yeux mais sa tête reste penchée et il me demande : « Mais l’uranium, à quoi ça sert ? »

Entretemps, nous sortons du restaurant et nous prenons le chemin de la maison. Niamey est dans l’obscurité. À cette heure-là elle est splendide, les quelques lumières qui l’éclairent filtrent à travers la poussière qui embrasse partout la ville, dessinant la silhouette de corps qui se meuvent sans pose.

Je lui réponds que l’uranium sert à produire de l’énergie, en particulier l’énergie atomique. À dire la vérité, moi non plus je ne le savais pas (j’en étais resté au plutonium de « Retour au Futur ») et je l’ai appris quand je suis arrivé au Niger. Omar décrit la France comme le pays colonisateur de cette partie de l’Afrique. Moi, je lui raconte que dans le passé notre Empire Romain avait colonisé un grand nombre de pays en imposant probablement notre langue et notre culture. Et lui, d’un ton pressant : « Mais l’Europe…Qui est-ce qui l’a colonisée ? ».

Alors, il me vient envie de rire, la conversation se révèle une grande possibilité de se poser des questions sensées, du moins pour moi. Les mots de Omar font comprendre qu’il est convaincu que les gens ne sont pas maîtres de leurs terres, que ce soit en Afrique ou n’importe où dans le monde.

Paradoxalement, nous les Européens, avons cédé à des convictions totalement opposées. Désormais nous sommes aliénés par l’évidence et tenons pour acquis que les ressources introuvables chez nous et qui sont devenues indispensables pour notre quotidien, sont le résultat d’une distribution juste des biens de consommation et non pas le fruit d’une exploitation continuelle.

« Pour Omar, il est « normal » d’avoir un maître, et pour nous, d’être le maître ? »

Je ne sais pas quoi dire. « L’Europe, par qui a-t-elle été colonisée ? » Je n’en sais rien mais je trouve cette question formidable!

Les problèmes posés par Omar sont probablement les mêmes que ceux qu’auraient voulu me poser toutes les personnes que j’ai photographiées pendant ces jours-ci et qui regardaient mon objectif d’un air interrogateur.

La banalité qui perce sous ce récit est ce qu’il y a de plus profond qui me soit arrivé au cours des tièdes conversations d’une Afrique profonde tout à découvrir.

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6 février 2014, Niamey, Niger

Pendant tout le mois passé dans cette ville, j’ai cherché à comprendre les motifs qui poussent ces gens à quitter leur terre. J’ai commencé à me demander quelle en était la véritable raison et ce sont les personnes elles-mêmes qui m’ont donné la réponse.

Le Niger est riche en ressources, mais il produit seulement l’énergie venant du bois et du charbon bien que les 2/3 du territoire soient occupés par le désert.

Le Parlement nigérien est en train de s’organiser pour rediscuter les accords qui régissent l’extraction des minéraux et du pétrole dans le pays, malgré la protestation des gens. Les deux pays qui gèrent actuellement une grande partie de l’exploitation ont tous les papiers en règle pour conserver un tel monopole pendant encore longtemps.

D’un côté il y a la France, pays ex-colonisateur laquelle, à travers une présence militaire « justifiée », impose des accords économiques défavorables au pays en maintenant la primauté sur les zones d’extraction. Le tout sous les yeux d’un président ex-ingénieur de la multinationale qui, aujourd’hui, assèche la mamelle nigérienne de l’uranium.

De l’autre côté nous avons la Chine qui, avec un milliard et trois cent cinquante millions d’habitants, envahit le monde pour ne pas éclater, surtout le continent noir, avec un bassin économique inépuisable et une main d’œuvre grandiose. Et c’est le Niger qui se retrouve chez lui avec tous ces beaux messieurs : un État nullement solide qui conserve dans sa cave une des plus grandes réserves au monde d’uranium, en plus d’énormes quantités de pétrole et qui est situé dans une position géographique des plus stratégiques.

Le Niger est un des pays les plus chauds de la planète. Dans la capitale, Niamey, la distribution de l’eau est privatisée et la société qui la gère est une multinationale dont le siège est en France.

Dans les maisons et dans les rues la seule source d’énergie est le feu, le feu de bois (le gaz est encore peu utilisé). Chaque jour à Niamey, on brûle environ 1000 tonnes de bois (de 700 à 1200) et la maigre végétation existante est en train de disparaître.

Aujourd’hui le pays est devenu une colonie uranifère d’une grande multinationale française.

Sur la longue route du sud qui mène au Burkina Faso, le commerce du bois représente un business énorme. Un pays qui possède dans ses entrailles un minerai capable de produire de l’énergie atomique s’alimente au bois et au charbon.

La loi prévoit que le bois à brûler devrait être sec et ramassé dans les campagnes. Mais comment 17 millions de personnes peuvent-elles avoir le feu garanti avec du bois ramassé sur le sol dans un territoire qui est désormais privé de végétation ?

Le commerce du bois est en grande partie dans les mains des ex colonels de l’armée lesquels liquident de vieux camions militaires aux habitants des lieux, en prétendant une grosse partie des pourcentages sur les transports et sur les ventes. Depuis le sud on transporte le bois vers le nord en camion, en voiture, à moto, à dos d’âne ou à pied pour tenter ensuite de le vendre.

Récemment le gouvernement central de Niamey a proposé au Parlement de revoir les accords législatifs en matière d’extraction minière.

Le Niger a-t-il les papiers en règle pour commencer un processus d’étatisation de ses propres ressources ? Il faudrait que les politiques prennent nettement position pour défendre les richesses du pays et tant que les Nigériens influents ne choisiront pas de se mettre aux côtés de leurs frères plus pauvres, ce sera bien difficile. Tout cela est encore moins probable tant que le radicalisme colonial restera sédimenté dans les stratégies géopolitiques de certains gouvernements occidentaux et que ceux qui offrent des aides humanitaires seront les mêmes que ceux qui créent les besoins là où auparavant ils n’y en avait pas.

Beaucoup de Nigériens aujourd’hui sont contraints de quitter une terre qui, bien qu’elle soit riche, est pour eux pauvre et encore difficilement exploitable.

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12 février 2014, Écogare de Niamey, Niger

Trois petites filles entrent et sortent à travers la porte en tôle du hangar d’une société de transports et quand je m’approche, leur mère se présente devant moi. Elle dit qu’elle est Congolaise et qu’elle vit là. Elle me raconte qu’elle se trouve à Niamey depuis deux mois après avoir fui le conflit du Kivu, dans l’est du Congo, traversant le Cameroun, le Nigéria et le Bénin. Arrivé au Niger, ils ont été obligés de s’arrêter car ils n’avaient plus d’argent pour continuer le voyage. Ils voudraient atteindre Dakar parce que, disent-ils, au Sénégal on trouve démocratie et travail. Idris, le mari, arrive quelques heures plus tard. On fait les présentations, je lui raconte qui je suis et pourquoi je suis là en train de parler avec sa femme, j’explique les motifs et le but de mon voyage. Entretemps une foule de badauds s’est formée autour de nous, curieux de comprendre qui je suis et ce que je veux.

Idris me dit qu’occasionnellement il travaille comme maçon sur un chantier où il arrive à gagner 2000 CFA par jour (environ 3 euro). Pour le misérable coin où ils dorment, il paie 400 CFA (80 centimes d’euro).

Le voyage pour Dakar coûte environ 80.000 CFA (120 euro). Mais avec ce qu’il gagne qui sait pendant combien de mois encore ils devront vivre là où ils sont. Nous parlons beaucoup mais j’écoute surtout l’ histoire de leur vie.

L’Écogare de Niamey est un endroit par où des centaines de personnes passent sur la route du nord. C’est un lieu où certains Nigériens s’enrichissent et où s’engraisse une mafia organisée qui arrive jusqu’à la frontière libyenne à travers le désert du Ténéré. Ici, après la disparition du tourisme, il n’est plus resté aucun type de travail et l’unique source de revenu est fournie par le banditisme.

Le dernier jour à l’Écogare un homme que je connais s’approche de moi, c’est le barman du kiosque près du garage qui héberge la famille d’Idris. Il s’approche avec un regard étrange, les yeux sont énormes, les bulbes oculaires semblent tournés vers l’extérieur du crâne, la bouche est comme empâtée et elle émane une forte odeur d’alcool. Il me prend par le bras et m’emmène dans le centre de l’esplanade, loin de tous. Il m’avoue être d’accord avec moi sur tout ce qu’il m’a entendu dire ces jours-ci. Il me dit qu’il travaille pour le Ministère de l’Intérieur et qu’il se trouve là comme agent infiltré. Il insiste pour m’emmener dans un de ces Clubs qui organisent les voyages des migrants de Niamey à Agadez. Moi, je n’ai pas confiance, je lui dis que j’ai un rendez-vous et que nous pourrions aller au Club le jour suivant. Il resserre la prise sur mon bras et, baissant le ton, me répète qu’il veut m’y emmener tout de suite pour me montrer des visages. Ne voyant plus d’autre solution, je décide de me fier. Nous parcourons quelques centaines de mètres hors de l’Écogare et arrivons dans un grand café avec des façades blanches et élevées et un néon bleu à l’entrée. Une fois passé le seuil, on est dans une cour avec des tables de café, de grands écrans de télévision au plasma qui transmettent des matchs de foot anglais et des hommes gras avec de grands verres de bière glacée à la main. Je m’assieds mais lui me fait lever en me disant que nous devons aller boire au comptoir. Nous commandons deux bières. Derrière nous trois hommes s’arrêtent de regarder la télévision qui se trouve au-dessus de la tête du barman et ne cessent de nous fixer. Mon compagnon improvisé les décrit comme faisant partie d’un groupe qui va dans la gare pour recruter les gens qui veulent voyager vers le nord. Comme il s’agit souvent de personnes qui viennent d’autres pays, ils organisent pour eux des autocars qu’ils réussissent à faire passer sans problèmes à travers un grand nombre de barrages routiers pour arriver sans ennuis à Agadez, la ville aux portes du désert. Nous buvons chacun deux bières, je parviens à prendre congé, non sans effort, et à rentrer à la maison. Je ne crois pas un seul mot de ce qu’il m’a raconté. C’est peut-être vrai, ces hommes organisent des voyages vers le nord mais il est tout aussi vrai que lui-même fait partie de ce groupe. J’ai l’impression qu’il a inventé cette histoire pour se protéger, pour me contrôler, pour garantir un business dont lui aussi fait partie. Le lendemain je décide de ne plus retourner là, maintenant, je me suis brûlé.

Quelques jours plus tard j’ai acheté un billet pour Dakar à la famille d’Idris, en faisant mal peut-être, mais ça m’est égal. Je ne veux plus devoir les imaginer dans cet endroit et contribuer à rendre l’Écogare un lieu qui ôte la dignité aux gens. Je lui ai laissé mon adresse e-mail en lui disant de me communiquer son numéro de téléphone au Sénégal quand il en aurait un, de façon que je puisse me mettre en contact avec lui quand ils seraient à Dakar.

Plus de deux semaines ont passé et je n’ai encore reçu aucun courriel et peu m’importe. Peu m’importe car je ne sais pas quoi penser. Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de garder l’argent de ce billet et de les laisser se débrouiller sans intromission de ma part dans leur existence. Mais alors je devrais renoncer à ce voyage, à la tentative de me mêler à la vie tragique de ces gens.

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5 mars 2014, Abidjan, Côte d’Ivoire

La première entrevue avec la famille d’un des jeunes immigrés connus en Italie a été timide et trébuchante. J’ai traversé l’Afrique sur les traces de jeunes dont j’avais écouté les péripéties car je voulais rendre concrets leurs témoignages et les faire connaître.

Devant une grande et triste église en ciment, il n’est guère possible de parler en confidence, il n’y a que le silence, la gêne pour tous de se demander pourquoi on se trouve dans cette situation. Avec moi, une amie, le père et un cousin.. Nous nous serrons la main, parlons de choses et d’autres. Lui, le père, regarde les photos du fils qu’il n’a plus l’occasion d’embrasser depuis plus de trois ans. Son frère pleure, à petits coups, retenant ses sanglots et cachant son visage dans sa grande main qui, toutefois, n’arrive pas à contenir ses larmes qui coulent entre ses doigts, jusqu’au coude et puis sur le pantalon. Nous nous disons au revoir, nous remercions les uns les autres et nous promettons de nous revoir quelques jours plus tard.

La seconde rencontre a lieu un dimanche après-midi chaud et humide. Le père du jeune garçon est venu avec un ami me chercher à Abobò, le quartier où je loge ; nous quittons la ville en taxi le long d’une grande route qui sort d’Abidjan en courant le long d’une verte colline.

Une fois descendus du taxi, les deux amis s’éloignent vers le maquis vert de la végétation locale, tandis que le chauffeur réclame l’argent de la course. Je paye, les rejoins et fais semblant de rien.

Nous nous asseyons à l’ombre des dattiers d’un jardin et la chaleur lourde disparaît, comme par magie. Sous ces palmiers l’Harmattan souffle, frais et constant, ce qui nous soulage et nous donne envie de boire quelque chose. Quand la cuisinière nous donne le prix du repas, les deux amis me conseillent de me lever et de changer de « maquis » mais autour de nous il n’y a rien d’autre qu’une verte broussaille. Je propose de payer l‘addition et invite les deux amis à commander tout de suite à boire. Nous prenons de la bière et du vin pour ne nous priver de rien. Plus d’une heure s’est écoulée depuis le début de cet après-midi en compagnie ; et c’est seulement après que nous nous sommes assis à table que notre rencontre perd cet aspect formel qui l’avait rendue rigide, tout en ne dépassant pas la limite d’une série de demandes et de requêtes tacites. Une fois le déjeuner terminé, ils me proposent d’aller visiter leur quartier. Nous arrivons en taxi juste en face du magasin du père, une laverie où travaillait le frère. Encore une fois les deux amis descendent du taxi en oubliant tranquillement de payer la course. Je fais de même, curieux de voir comment ils vont gérer la situation. Ils m’invitent alors à partager la somme, ce que nous faisons. Quittant la laverie, nous nous dirigeons vers un café proche. Le soleil s’est désormais couché et des néons colorés remplissent d’ombres une cour transformée en club où les gens sont assis pour boire et regarder des matchs de foot entre équipes européennes. Nous buvons chacun deux grandes bières et ils me proposent de changer d’endroit. De nouveau ils me laissent tout seul pour payer la consommation comme s’il était parfaitement naturel de charger l’hôte d’un tel devoir, ou bien peut-être n’ai-je tout simplement pas compris que c’étaient eux les invités de cette rencontre que, moi, j’avais voulue, demandée et programmée. Dans le local suivant nous rencontrons l’oncle, qui me fait lever à peine me suis-je assis, met son bras sous le mien et m’emmène dans une ruelle sombre derrière le café. Il m’indique un café, de l’autre côté de la rue au centre duquel s’élève un grand manguier. C’est là que son neveu est né. Autrefois cette zone était remplie de maisons faites de tôles et de planches de bois ; ils avaient vécu là et puis tout avait été abattu pour donner un nouveau visage au quartier mais le manguier était resté, l’arbre que le père avait planté.

Nous retournons à la table pour boire et laisser s’écouler la fin de la soirée. Nous commandons la dernière tournée de bières mais l’ami, le gérant des lave-linge, insiste pour boire à lui seul deux litres de vin. La journée n’a rien eu de spécial, elle a passé dans l’oisiveté, occupés uniquement à nous remplir le ventre de tout un tas de choses ; pendant les quelques rapides intervalles, entre une gorgée et une bouchée, nous nous sommes regardés dans les yeux, souriant poliment.

La nuit maintenant est tombée et j’annonce que je désire rentrer chez moi; ils insistent pour que l’ami, clairement enivré, m’accompagne à la maison afin qu’il ne m’arrive rien de mal. Nous nous levons tous ensemble, personne ne fait le geste de vouloir payer. Je laisse l’argent sur la table, eux sourient, moi, je ris en mon for intérieur, désormais résigné au simple désir de mettre fin à cette comédie. Nous arrêtons un taxi qui nous emmène à l’autre bout de la ville, à quelques mètres de ma porte. Je paie immédiatement le taxi devançant la scène déjà vue pendant toute la journée. Je lui dis au revoir mais quand je lui serre la main, lui la retient dans la sienne. Il me demande 1000 francs pour boire un café. Je refuse et me détourne pour m’en aller. Il me saisit l’épaule et me dit tristement que c’est pour son fils. Je lui réponds que s’il avait besoin d’argent pour son fils, il aurait pu éviter de descendre deux litres de vin à lui tout seul. Il me regarde fixement, moi, je le fixe comme si j’attendais une autre déclaration aussi absurde. Il s’en va mais pas avant de m’avoir demandé mon numéro de téléphone.

Le lendemain matin je reçois trois coups de téléphone d’un numéro inconnu. Je ne réponds pas.

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10 mars 2014, Côte d’Ivoire. 

Les jours suivants, je fais la connaissance de deux jeunes sociologues avec qui nous convenons de rencontrer un ami du quartier lequel, il y a plusieurs années, avait réussi à arriver en Libye et depuis quelques mois est revenu vivre à Abidjan.

Nous nous rencontrons un matin dans une petite baraque en bois au coin d’une rue poussiéreuse, un de ces endroits où l’on ne sert qu’un alcool local, le « Banguì » et où les jeunes vont se saouler jusqu’au matin. Nous nous asseyons tous sur deux des banquettes en bois qui courent tout le long des murs du petit café. Le jeune garçon nous raconte qu’il était en Libye avant et pendant la guerre. Il est arrivé là par voie de terre en traversant le Niger sur un grand camion. Pendant le récit de sa traversée, il continue de répéter : « Il faisait chaud, il faisait chaud ». Il décrit soigneusement les bidons de plastique dont il lui fallait se fournir avant de monter dans le camion. Il nous raconte son séjour en Libye, le travail occasionnel qui lui permettait de mettre un peu d’argent de côté. Mais le moment le plus intéressant de son histoire est lorsqu’il nous parle du jour où il doit décider ou non de s’embarquer pour l’Italie. Il raconte avec emphase, sur un ton anxieux et la respiration haletante sa décision de ne pas s’embarquer. Il dit clairement qu’il a eu peur, le répète continuellement. On dirait qu’il veut se justifier aux yeux des amis qui nous ont rejoints dans la baraque et qui, contrairement à lui, n’ont jamais eu l’occasion même de la voir cette mer, jamais.

Pendant qu’il parle, il boit et les autres aussi, jusqu’au moment où un jeune garçon entre, manifestement saoul. C’est le frère d’un des sociologues qui m’accompagnent. Il me prend immédiatement pour cible et plaisante sur ma présence là. En voyant mon appareil, il me demande une photo mais ensuite sort dans la rue et commence à crier le nom d’un ami pour l’inviter à venir se faire photographier par le blanc. Son ami, qui est assis de l’autre côté de la rue, lui répond qu’il n’a pas envie de bouger. Alors commence un échange de hurlements et de gestes e le jeune décide à la fin de se lever, traverse la rue en courant et se catapulte dans la baraque comme une flèche. Une fois à l’intérieur, il regarde rapidement autour de lui et m’identifie. Il m’intime de ne pas le photographier. Je lui réponds que je ne suis pas là pour ça mais un des jeunes me fait taire. L’alcool est désormais le directeur d’orchestre, ils sont tous plus ou moins éméchés, les deux sociologues et moi comprenons que la situation est en train de devenir peu sympathique. Le dernier arrivé continue de me provoquer, je décide de quitter le café mais on m’oblige à rester assis et à prendre une photo du jeune qui a interrompu son récit sur la Libye. Je refuse, je veux m’en aller et ne pas céder à une proposition qui n’est rien d’autre qu’une provocation. À mon « non », le jeune s’en prend au dernier arrivé en se lançant sur son cou. Alors je me lève, me dirige rapidement vers la rue, une rixe éclate qui se poursuit à l’extérieur. Je dis à mes deux amis que je veux m’en aller et je viens de tourner le dos au groupe quand le dernier arrivé m’atteint d’un coup de pied au derrière. Ce n’est pas un coup féroce, il me frappe faiblement et mal. Je le regarde dans les yeux, lui, fait de même en me défiant et pointe sur moi son index en signe d’avertissement. Dans ce moment précis je ressens plus de déplaisir que de rage.

Entretemps le coin de la rue s’est rempli de badauds : des enfants, des jeunes et des personnes âgées venus assister au spectacle. Certains rient, d’autres, au contraire, sont sérieux et la main sur la bouche ouverte, ils me fixent, incrédules, d’autres encore murmurent quelque chose à l’oreille de la personne à côté d’eux, les yeux fixés sur moi, d’autres enfin ont formé un cercle et donnent lieu à un grouillement léger de commentaires. Les personnes âgées s’approchent du groupe de jeunes, ignorant totalement ma présence. Nous nous éloignons, les deux sociologues et moi, mais nous sommes arrêtés par une dame qui me prend par la main et me présente des excuses. Elle me regarde du bas de sa petite taille et vient près de moi en me demandant plusieurs fois pardon. Quelques semaines plus tard je fais la connaissance, dans une petite ville du nord, d’une dame qui vivait en Côte d’Ivoire depuis vingt ans. Quand je lui raconte cette anecdote, elle me répond à l’aide d’un proverbe africain qu’elle aime répéter souvent : Rappelle-toi qu’un morceau de bois peut rester dans l’eau même toute une vie, il ne deviendra jamais un poisson ».

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16 mars 2014, Bouaké, Côte d’Ivoire

À Bouaké j’ai été l’hôte d’une communauté qui s’occupe d’éducation, de scolarisation et d’organisation de stages de travail adressés à des jeunes filles des quartiers périphériques de la ville et dont l’enfance est ou a été interrompue.

En Côte d’Ivoire le passé récent a été marqué par une crise politique post-électorale survenue en 2011 et qui s’est conclue par une guerre civile de plusieurs mois. Le vote qui aurait dû désigner le nouveau président a été entaché par des dénonciations de fraudes électorales de la part des deux principales factions politiques. La France (sur autorisation de l’ONU) avait pris la responsabilité de garantir la transparence des élections et le verdict final donna la victoire au nouveau président entrant, libéral, aux dépens du vieux chef d’État, conservateur. Depuis l’année 2002, la Côte d’Ivoire ne connaît plus la paix, ruinée d’abord par une longue guerre puis par une instabilité sociale qui semble ne devoir jamais finir et que l’on perçoit lourdement encore aujourd’hui dans un pays divisé en deux.

Au cours de ces années de violence et de conflits, la femme a été souvent la victime d’un pays aveuglé par la haine. De nombreuses adolescentes ont été englobées dans des groupes de rebelles, certaines pour combattre, d’autres avec différentes fonctions mais toutes pour être exploitées. De jeunes femmes ont perdu leur liberté, elles sont devenues des esclaves, des objets. À Bouaké, un énorme scandale a éclaté auquel fut mêlée la délégation de l’ONU : les personnes qui devaient garantir la sécurité du pays ont été impliquées dans un circuit de prostitution avec des jeunes filles du lieu. Les filles de Bouaké se sont vues abandonnées par leurs concitoyens et trahies par les « libérateurs » de l’ONU.

La communauté qui m’a hébergé a commencé en 2003 à s’occuper des victimes des violences. La guerre en Côte d’Ivoire est finie depuis un certain temps mais l’exploitation des femmes continue. Dans les quartiers d’où proviennent ces jeunes femmes, la vie est immobile, les gens passent des journées entières à l’ombre des auvents de leurs maisons à scruter la route. Les pères encouragent leurs filles à se prostituer. La polygamie permet à un homme d’avoir plusieurs femmes, en plus de leurs enfants auxquels en général ils ne s’intéressent guère si ce n’est pour faire d’eux une source de revenus. Les jeunes vivent la sexualité de manière libre, créant des familles très jeunes qui voient les pères disparaître facilement et laisser les enfants nouveaux-nés aux mains de toutes jeunes filles à qui il est impossible de s’occuper d’eux, incapables de le faire. Certaines parviennent à se faire avorter, d’autres abandonnent leur enfant, d’autres enfin prennent soin de lui, avec ténacité. Encore une fois, c’est la femme qui souffre davantage cette condition sociale. Elle n’a droit à rien, doit élever ses enfants, trouver l’argent nécessaire et supporter des constrictions et des abus continuels.

Le projet de la communauté accueille environ 90 jeunes filles provenant de ces régions, véritale limbe social. Des filles-mères, des filles folles, très douces mais en pleine confusion. Des filles, des femmes qui n’ont jamais connu une enfance normale.

Quelques-unes d’entre elles décident de se sauver pour ne pas devenir folles, pour ne pas finir assassinées. Et comme, partout, la conquête de l’émancipation passe à travers la conquête de l’autonomie du travail, dans ces contextes ruraux où le travail est un mirage pour tout le monde, l’idée d’une femme autonome est bien loin de l’imaginaire des populations ; la plus grande partie des jenes filles reviennent chez elles et se résignent à vivre une existence marquée par la dépendance.

Dans les quartiers ghettos des grandes villes africaines que j’ai traversées ces mois derniers, les gens, les maisons, tout se ressemble pour ne pas dire que tout est pareil. Les endroits les plus sombres, les plus inaccessibles et les plus embourbés sont souvent des quartiers où la violence déferle et où la pauvreté oblige les familles à vivre avec presque rien ; ici, la paupérisation n’a jamais été résolue et elle est devenue la cause principale du malaise social. D’ici aussi ils sont nombreux à partir pour tenter d’atteindre l’Europe. De jeunes garçons le font, avec un grand courage ou même des enfants ; nombreux sont encore aujourd’hui les mineurs qui arrivent seuls en Europe. Celles qui ne peuvent pas le faire, ce sont les femmes, les femmes seules, celles qui n’ont pas de cellule familiale sur laquelle s’appuyer ni un mari qu’elles pourraient suivre. A-t-on jamais vu arriver sur un bateau qui aborde à Lampédouse un groupe de jeunes femmes nigériennes ? A-t-on jamais entendu parler d’un groupe d’amies qui ont décidé de traverser le désert du Niger ? Et pourtant, de jeunes hommes qui font cela, il y en a un grand nombre. Les femmes deviennent des corps invisibles, sans vie qui, après un viol, sont jetées dans un fossé et si par hasard elles réussissent à survivre, elles arrivent en Europe dans le noir, la nuit et dans le noir de la nuit, elles continuent leur vie.

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16 mai 2014, Bamako, Mali

Arrivé à Bamako, je téléphone immédiatement à une représentante de l’ONU dont une amie m’avait donné le contact; nous nous rencontrons dans un hôtel restaurant luxueux qui donne sur le fleuve Niger. Nous parlons surtout de sujets liés à l’immigration et elle insiste pour m’inciter à voyager vers le sud et visiter les zones des mines informelles. Quelques semaines plus tôt j’avais écrit aussi à une dame espagnole qui travaille dans une multinationale de l’or mais je n’ai jamais reçu de réponse.

Le lendemain matin, je suis en train de prendre mon petit-déjeuner, assis dans l’hôtel quand je suis distrait par le bruit du portail qui s’ouvre brusquement, bat et oscille bruyamment. Un petit homme hurle et braille au téléphone avec un fort accent de la Brianza. Il coupe à travers la zone des tables où nous prenons, d’autres clients et moi, notre petit-déjeuner et il se dirige vers la réception.

« Giovanni, hier j’ai vu l’enfer », ce sont les premiers mots qu’il prononce quand nous nous retrouvons quelques jours plus tard pour boire une bière au bar de l’hôtel.

Il me raconte qu’il est allé dans un petit village formé autour d’une mine où des femmes, des hommes et des enfants vivent dans des conditions humaines désastreuses, dans des zones isolées, sans eau potable, qui dorment dans des cabanes en plastique et passent tout leur temps à creuser dans la boue à la recherche d’une poignée de poudre d’or. Je lui demande si je pourrais aller avec lui au cas où il retournerait là.

Le lendemain nous partons pour Kenietì. On m’explique que des années plus tôt, cette terre avait été achetée par une multinationale espagnole laquelle n’avait pu l’exploiter car le chef du village et les communautés locales s’étaient opposés aux expropriations. Nous arrivons sur une esplanade où un groupe important de femmes se trouve dans un petit cours d’eau qui, descendant vers la vallée, forme une mare de boue grise. Des petites filles, des jeunes filles et des femmes adultes, certaines seules, d’autres avec leur enfant accroché sur les reins, passent l’eau au crible à la recherche de poudre d’or. Le responsable de la mine nous accueille en grande pompe, moi, je me détache du groupe pour prendre quelques photos. Dans la partie supérieure de la mine, des cabanes en bois hébergent les groupes des hommes ; ils sont tous autour de trous profonds dans le terrain et récupèrent avec des poulies le matériel de creusage de ceux qui se trouvent au contraire au fonds des puits.

Les jours suivants je continue à sillonner ces zones.

Yanfoulillà est ma dernière étape dans les mines. J’y arrive dans un gros autocar directement depuis la grande Otogare de Bamako. L’autocar est une vieille Mercédes retapée de façon exemplaire. Nous partons surchargés de motos, de sacs de fruits et de légumes, de bassines en plastique et de paquets de tissus. Chacun porte avec soi un grand nombre de choses et transforme l’autocar en un énorme sandwich.

J’arrive à midi, trempé de sueur. Je décide de m’acheminer vers le centre et de chercher quelque chose à manger. Je suis accosté par un homme sur une moto et qui porte son petit garçon assis sur le réservoir. Il me demande pourquoi je suis là et si je cherche quelqu’un. Je lui réponds que je ne connais personne et que je suis venu pour visiter les mines d’or. Il me fait monter sur la moto et m’emmène un peu en dehors de la ville. Quelques minutes plus tard, un quart d’heure peut-être, nous nous arrêtons et frappons à un portail vert en tôle, un homme jeune et souriant nous ouvre. Le soir même je suis reçu par le chef du village. On me présente un garçon, un jeune ex mineur qui m’accompagnera dans les mines.

Le lendemain nous partons, en hâte, pour retrouver ses frères sur une de ces nombreuses zones plates. Ils sont trois, ses deux frères plus jeunes et la femme de l’un des deux. Ils ont acheté ce morceau de terre à creuser au chef du village. Après une brève présentation, ils m’invitent à descendre. Le puits a une profondeur de quatorze mètres et, comme dans tous les autres, il n’y a pas de cordes pour descendre mais de petites cavités latérales creusées dans la terre dont il faut se servir comme levier avec les mains et les pieds pour atteindre le fond. Je commence à descendre, guère rassuré, sans voir la fin de ce trou noir qui s’ouvre sous mon derrière. Avec mes jambes je prends appui sur les parois de ce boyau vertical et avec les mains j’accompagne mon corps vers le bas en appuyant latéralement le plus fort que je peux. J’arrive au fond rapidement et sans y penser. La lumière qui arrive d’en haut est forte et intense, elle éclaire le terrain et permet au jeune de travailler sans torche électrique. L’espace est tellement étroit que nous devons rester debout l’un à côté de l’autre. L’air manque, ainsi que l’oxygène, la température est comme celle de l’extérieur mais la terre, imprégnée d’eau, rend l’atmosphère humide et la respiration difficile. Le jeune me sourit en me voyant là, en bas, à côté de lui. Il me donne des tapes sur l’épaule comme pour fêter la visite dans son puits de la part de cet étranger. Nous restons bavarder au fond du puits.

Le jour suivant, je décide de descendre dans d’autres puits. Après des semaines de visite, je me rends compte que les moments les plus importants, je les ai vécus dans ces boyaux, en faisant peu de photos et en ne posant presque aucune question, me limitant à respirer la même poussière que ces hommes qui, au moment où j’écris, la respirent encore.

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3 juin 2014, Kita, Mali

Mon mobile sonne, je réponds immédiatement mais une musique très forte dans le téléphone m’empêche de comprendre ce que dit mon correspondant. Il parle pendant quelques minutes au bout desquelles la musique se tait et sa voix, devenue finalement claire et limpide, m’annonce qu’il est en train de fêter son mariage. Le lendemain matin, je prends un car jusqu’à une petite ville à l’ouest de Bamako où nous devons nous rencontrer pour rejoindre ensuite le village.

Arrivé à Kità après un long voyage il est deux heures de l’après-midi et environ deux heures plus tard, un jeune garçon gare son scooter à côté de moi, s’approche et m’invite à monter avec lui. C’est le marié, le frère de mon ami. Nous arrivons au village le soir, le soleil s’est maintenant couché. À peine descendu de la moto, je suis entouré de quelques jeunes qui, en compagnie du marié, m’emmènent auprès du chef de famille.

Le père, comme s’il m’attendait, me tend la main. Le marié, le seul qui parle français, explique à cet homme que je suis un ami de son fils, un Italien qui a vécu pendant un an avec Moussa et qui est parti pour venir les connaître personnellement. Après mon récit, la mère intervient. Elle me fixe droit dans les yeux, le regard ferme et décidé, comme pour m’étudier. La main sur la bouche, elle presse fortement son visage, tendue et prise d’une sorte d’étourdissement. Elle s’approche de moi et me dit que je suis fou, que seul un fou abandonnerait l’Italie pour accomplir un voyage jusque là. Elle ôte sa main de la bouche et me serre dans ses bras, pour éclater ensuite en un rire décidé et spontané. Tout le monde se met à rire et vient me dire bonjour.

Le lendemain matin, nous prenons notre petit-déjeuner tous ensemble, en cercle, autour d’un grand plat en fer rempli de mil. Là, tout ce que l’on mange est produit sur place : le mil, la viande de poulet ou de mouton, le lait de chèvre, les cacahuètes, la salade. Tout est le fruit de cette terre et de cette grande famille qui organise sa vie dès les premières heures de l’aube, accomplissant les actions utiles et indispensables à tous. Le sentiment de communauté et de fraternité qui m’accueille est fort, intense. Dès le premier moment, je me retrouve l’un des leurs. Pendant les trois jours passés chez eux, ils m’interrogent au sujet de Moussa, sur ce qu’il est en train de faire et surtout sur la façon dont il se comporte. Les longues conversations sont intercalées de questions pour savoir si un jeune de cette communauté, de cette famille se comporte correctement dans la lointaine Italie. Les jeunes au contraire me bombardent de questions sur la vie dans mon pays. Entreprendre le voyage vers l’Europe semble une idée que tous partagent, plus ou moins. Même le marié, qui a un poste de comptable dans une entreprise de coton de la petite ville voisine, une jeune et belle femme qui vient de décider de l’aimer pour toujours et une vie au fond pleine de dignité, sereine et pacifique, semble tenté par l’idée d’abandonner son village natal pour tenter fortune sur le vieux continent. En réalité il ne s’agit pas de pauvreté, mais bien de curiosité, de mettre le nez hors de sa fenêtre pour un jour seulement. Dans ce village, où rien de fondamental ne manque et où la culture africaine est manifestée dans sa plus simple beauté, les jeunes sont curieux et, comme nous, prêts à connaître ce qu’ils ne pourront jamais voir s’ils restent là.

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25 avril 2014, Tripoli, Libye

Le 20 avril je réussis finalement à atterrir à Tripoli. Après plusieurs mois de tentatives, je peux entrer en Libye en payant 350 euro avec un visa affaires obtenu grâce à l’ami d’un ami. À l’aéroport, il y a K. qui m’attend. C’est un homme d’une quarantaine d’années, un peu gauche, les yeux terriblement rouges et la cigarette toujours allumée. Ses mains tremblent et quand il ne fume pas, il les garde croisées, les serre et les desserre, les frotte, les porte au visage, au nez, aux yeux. Il montre une tension continuelle, une agitation qui ne me donne pas confiance, au contraire, qui ne me permet pas de comprendre si c’est dû à la nervosité provoquée par ma présence ou bien si c’est sa façon habituelle de se comporter. Ce même après-midi nous allons visiter un quartier de Tripoli où beaucoup de migrants centrafricains attendent aux bords des rues de trouver des petits boulots. Nous arrivons sur une rotonde et nous arrêtons pour bavarder avec un groupe de jeunes. La plupart sont Gambiens, Ghanéens et Nigérians. L’un d’entre eux me demande qui je suis et ce que je veux, je lui explique que je suis photographe et que je suis là pour savoir comment ils vivent, comment fonctionne leur journée à Tripoli. Le jeune m’agresse, me dit qu’il en a assez des photographes et des journalistes qui les assaillent de questions et qui ne les aident pas. Il me raconte que quelques minutes plus tôt, une voiture avec quatre jeunes Libyens à bord s’est arrêtée et qu’ils ont tiré sur eux. Maintenant un de ses amis est à l’hôpital tandis que lui me montre la blessure du coup de feu qui lui a déchiré le bras. Il est fatigué, hurle, me pointe du doigt. Il dit qu’il veut retourner au Nigéria, Tripoli est trop dangereuse et les Libyens ont complètement perdu la tête.

Il me raconte que chaque jour ils doivent lutter pour survivre. Les Libyens qui leur offrent du travail les payent et les traitent bien mais, dès que le soleil se couche, tout change, les bandes sortent dans les rues, armées et vont à la chasse aux migrants, s’en servent comme cibles, comme jeu de tir pour défouler leur rage. K. me parle de la peur dans une Tripoli désormais étouffée par la violence, de familles qui n’osent pas sortir dans la rue et d’autres qui, résignées, vont quand même sur la plage jouer avec leurs enfants tandis qu’à quelques centaines de mètres on entend tirer des coups de feu. Dans Tripoli nous visitons les quartiers des migrants et nous déplaçons d’est en ouest. K. a un sanglot de défoulement et avoue qu’il est fatigué et stressé. Le soir, je suis raccompagné à l’hôtel, je suis épuisé et confus. Finalement je monte dans ma chambre, prends une douche rapide et me jette sur le lit. Tout d’un coup, en plein sommeil, j’ouvre les yeux, je suis épouvanté par une forte explosion sous ma fenêtre. Je regarde le plafond et demeure immobile, puis le silence et, de nouveau, des coups de mitraillettes : les tirs ne sont pas très loin de l’hôtel, on entend aussi le bruit d’une voiture qui part rapidement, les roues crissent sur l’asphalte et la voiture semble s’approcher et s’éloigner continuellement de l’hôtel. Je me mets à la fenêtre mais Tripoli est noire et, au loin, quelques lumières éclairent les quartiers. Les coups de feu se succèdent pendant toute la nuit et moi, je n’arrive pas à fermer l’œil.

Le lendemain K. me dit que peut-être, par l’intermédiaire d’un ami, nous pourrons entrer dans une de ces prisons qui existent dans toutes les villes pour enfermer les migrants. Après plusieurs coups de téléphone, on nous dit que nous devons demander un permis dans un certain bureau. Nous nous rendons alors dans un immeuble horrible et froid, couleur ocre, un grand nombre de fenêtres sont brisées, les murs nus et effrités, les portes qui ouvrent sur le long couloir sont occupées par des gens bien habillés fumant et bavardant à mi-voix et, chaque fois que mon regard tente de jeter un coup d’œil dans leurs bureaux, tous se retournent subitement pour me fixer puis reprennent leurs discussions, avec indifférence. On nous renvoie d’une pièce à l’autre au point de nous fatiguer. Nous nous en allons et recommençons à téléphoner. On nous dit de nous présenter le lendemain matin dans un café de la ville de Quoms. Au rendez-vous, nous nous présentons K., moi et un ami italien que j’ai connu entretemps à Tripoli. Arrivés au café, notre contact est assis à une table avec deux autres personnes, il nous fait attendre un peu puis s’approche. Il fume de longues cigarettes étroites et toutes blanches, il est élégant, a des yeux d’un bleu incroyablement clair, quelques cheveux poivre et sel peignés en arrière avec beaucoup de gel. Il dit qu’il a programmé la chose pour une seule personne et que seulement moi peux y aller. Je monte en voiture, nous sortons du parking et après avoir traversé la provinciale , nous nous enfilons sur une route non asphaltée. Au bout d’environ 5 km de route blanche, nous arrivons devant une structure en ciment avec un gros mur carré surmonté d’un fil de fer barbelé. À la grille, des personnes entrent et sortent. Mon contact appelle plusieurs fois au téléphone mais personne ne lui répond, alors il sort de la voiture et franchit la grille lui aussi. Il revient quelques minutes plus tard, monte en voiture et me fait signe de ne pas parler ni d’utiliser mon appareil photo. Deux gardes nous ouvrent, vêtus de noir et une matraque au ceinturon. Devant nous s’étend un petit espace carré autour duquel une structure en fer à cheval présente sur la partie centrale une grande pièce vide et sur les deux côtés latéraux deux longs édifices avec de grandes fenêtres à barreaux. D’un côté, dans une grande pièce, sont entassés les Centrafricains et, de l’autre, les Nord-Africains. Mon contact se gare sous le grand grillage qui héberge les Centrafricains, il sort et passe un paquet de cigarettes à des jeunes, moi, à travers la glace de la voiture, pendant que personne ne me regarde, je parviens à faire quelques photos. Il y a environ deux cents jeunes amassés. Pendant que je prends les photos, eux me fixent, indifférents, et ne ressentent aucun ennui du fait que je les photographie de l’intérieur de la voiture. Peut-être avaient-ils été avertis, peut-être ce coup de téléphone avait-il donné le feu vert aux gardes pour faire entrer l’étranger, sans problèmes et lui permettre de photographier les fenêtres. Il était évident que les gardes étaient au courant.

Le lendemain, je décide d’abandonner Tripoli et la Libye.

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Copyright © Giovanni Cobianchi

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